Les mouvements au davier lors d'une extraction dentaire : mécanique, technique et indications par groupe dentaire
Bascule vestibulo-linguale, rotation axiale, traction : chaque mouvement au davier obéit à une logique biomécanique précise. Maîtriser leur séquence et leurs limites, c'est extraire efficacement tout en préservant l'os alvéolaire.
Le davier n'intervient jamais seul. Il prend le relais de l'élévateur sur une dent déjà mobilisée, et ses mouvements sont dictés par l'anatomie radiculaire, la densité osseuse et l'arcade concernée. Une bascule trop ample fracture la table osseuse. Une rotation sur une molaire pluriradiculaire fracture la racine. Comprendre la biomécanique de chaque geste permet d'extraire vite, proprement et sans surprise.
Le davier : anatomie de l'instrument et mécanique d'action
Collection de daviers : la forme des mors et l'angle des poignées sont spécifiques à chaque groupe dentaire et à chaque arcade.
Le davier est une pince à extraction dont la géométrie est conçue pour s'adapter à la morphologie radiculaire et à la position de la dent sur l'arcade. Son action est celle d'un levier de troisième genre : la force est appliquée entre le point d'appui (l'os alvéolaire) et la charge (la racine), ce qui permet une dilatation progressive de l'alvéole tout en mobilisant la dent.
Contrairement à l'élévateur qui agit avant pour initier la luxation, le davier finalise l'avulsion après que les fibres du ligament alvéolo-dentaire ont été partiellement rompues. C'est pourquoi son application sur une dent non mobilisée est une erreur mécanique : les forces nécessaires seraient alors excessives, risquant la fracture radiculaire ou osseuse.
🔧 Anatomie du davier : 3 parties, 3 rôles
Partie active qui saisit la racine. Leur forme (plate, concave, bifide) détermine l'adaptation à chaque morphologie radiculaire. La prise doit se situer 2 mm sous la JEC.
Pivot qui transmet la force des poignées aux mors. Son positionnement détermine l'angle d'action et le rapport de démultiplication de la force exercée.
Bras de levier actif. La prise en main doit être ferme mais jamais en force. Le pouce et l'index guident, la paume contrôle l'amplitude des mouvements.
Règle d'application fondamentale : les mors du davier doivent être positionnés le plus apicalement possible, idéalement 2 mm sous la jonction émail-cément, en contact étroit avec la racine sur toute la surface des mors. Une prise coronaire haute expose à la fracture de la couronne. Une prise asymétrique (un mors plus haut que l'autre) génère une force excentrée qui fracture la racine.
Les 3 mouvements fondamentaux au davier
Les mouvements au davier ne sont pas interchangeables. Leur choix dépend directement de la morphologie radiculaire de la dent à extraire. Les appliquer sans cette logique expose systématiquement aux complications.
Mouvement de bascule (luxation vestibulo-linguale)
Oscillation alternée dans le plan vestibulo-lingual — le mouvement de base universel
Mécanique
La dent est basculée alternativement vers le vestibule puis vers le palais ou la langue. Chaque bascule comprime l'os alvéolaire du côté vers lequel la racine est poussée, dilate l'alvéole, et rompt progressivement les fibres du ligament alvéolo-dentaire par fatigue mécanique. L'amplitude augmente progressivement au fur et à mesure que l'alvéole se dilate.
Indications
- Toutes les extractions : mouvement initia universel
- Incisives, canines, prémolaires (mono et pluriradiculaires)
- Molaires maxillaires (combiné à la rotation selon les racines)
- Os alvéolaire souple autorisant la dilatation
- Racines droites ou légèrement courbes sans dilacération
Erreurs à éviter
- Amplitude maximale dès le premier mouvement : fracture de la table osseuse
- Bascule linguale en premier sur incisive maxillaire : corticale palatine épaisse, risque élevé
- Bascule unique sans alternance : le LAD cede d'un seul côté, fracture radiculaire
- Appliquer une bascule sur molaire mandibulaire non séparée aux racines divergentes
Mouvement de rotation axiale
Torsion autour du grand axe de la racine — réservé aux racines à section circulaire
Mécanique
La dent est soumise à une rotation progressive autour de son grand axe. Ce mouvement rompt les fibres ligamentaires par torsion de manière uniformément répartie sur toute la surface radiculaire. La section circulaire de la racine est la condition sine qua non : une section ovale ou aplatie résiste à la rotation et se fracture.
Indications strictes
- Canines (racine longue à section ronde) : mouvement de référence
- Incisives centrales maxillaires (à section approximativement circulaire)
- Première prémolaire maxillaire à racine unique et conique
- Racines résiduelles courtes à section ronde après fracture
Contre-indications absolues
- Molaires (pluriradiculaires) : fracture radiculaire certaine
- Incisives latérales maxillaires (section aplatie)
- Prémolaires mandibulaires (racine aplatie M–D)
- Toute racine à section ovale ou aplatie
- Racines courbes ou dilacérées
Mouvement de traction axiale (avulsion)
Extraction définitive dans l'axe d'éruption — toujours en phase terminale
Mécanique
Après luxation complète par bascule et/ou rotation, la traction axiale dans l'axe d'éruption de la dent achève l'avulsion. Ce mouvement exploite la dilatation alvéolaire acquise et la rupture totale du ligament. Il ne doit jamais être forcé — si la résistance persiste, reprendre la luxation.
Directions selon la dent
- Incisives max : traction vers le bas et légèrement vestibulaire
- Canines max : traction vers le bas, légèrement vers le bas et le dehors
- Molaires max : traction vers le bas et vers l'extérieur (disto-vestibulaire)
- Incisives-canines mand : traction vers le haut dans l'axe
- Molaires mand : traction vers le haut et vers l'extérieur
Erreurs à éviter
- Traction forcée sur dent non suffisamment luxe : fracture radiculaire
- Traction en direction palatine ou linguale : risque de fracture de la table
- Traction vers le haut sur dent maxillaire (risque de refoulement dans le sinus)
- Laisser les doigts de la main non dominante mal positionnés : la dent peut échapper brutalement
Mouvement combiné (bascule + rotation simultanées)
Synergie des deux mouvements précédents pour les dents à anatomie intermédiaire
Mécanique
Pour certaines dents (canines maxillaires, incisives centrales), la combinaison progressive d'une bascule vestibulaire et d'une rotation partielle optimise la rupture ligamentaire. La bascule dilate, la rotation détord les fibres circonférentielles. Ce n'est pas une technique "hybride" empirique — c'est une approche raisonnée basée sur la géométrie radiculaire.
Indications
- Canines maxillaires : longue racine conique, combinaison idéale
- Incisives centrales maxillaires bien luxee
- Premières prémolaires maxillaires à racine unique
- Racines résiduelles coulées (à section sub-circulaire)
Points de vigilance
- S'assurer que la rotation introduite est progressive et non forcée
- Arrêter la rotation si la résistance augmente : revenir en bascule pure
- Ne pas appliquer ce mouvement sur des dents à anatomie incertaine sans radio
Choix du davier et mouvements spécifiques par groupe dentaire
La forme du davier est dictée par l'arcade, le groupe dentaire et la morphologie radiculaire. Utiliser un davier non adapté compromet la prise, augmente les forces nécessaires et le risque de complication.
Daviers maxillaires : la configuration des mors — plats, concaves, bifides — est spécifique à chaque groupe dentaire.
Incisives & canines max.
Bascule + rotation combinéeDavier droit à mors plats et symétriques. Bascule vest.-palatine progressive, puis rotation axiale introduite après mobilisation. Traction vers le bas et en dehors.
Prémolaires max.
Bascule vest.-palatine douceDavier à mors fins (n°76). Attention : la 1ère prémolaire est souvent biradiculaire — pas de rotation. Bascule douce +++. La 2ème prémolaire (racine unique conique) tolère mieux la rotation.
Molaires max.
Bascule vest. predominanteDavier à mors bifides (n°18 à gauche, n°17 à droite). Bascule exclusivement vestibulaire en priorité (corticale palatine épaisse). Jamais de rotation — 3 racines divergentes. Traction vers le bas et en dehors.
Incisives & canines mand.
Bascule + rotation modéréeDavier droit à mors fins. Os alvéolaire fin en région antérieure — bascule vest. très douce. Rotation possible sur canine (racine longue à section ronde). Traction vers le haut dans l'axe.
Prémolaires mand.
Bascule vest.-lingualeDavier droit (n°76 ou spécifique mand.). Racine aplatie M–D : pas de rotation axiale. Bascule vest.-linguale douce et progressive. Traction vers le haut dans l'axe.
Molaires mand.
Bascule systématique, jamais de rotationDavier en baïonnette (mors bifides ou en bec d'oiseau, n°13 ou n°23). Deux racines M et D divergentes : séparation inter-radiculaire obligatoire avant toute application du davier. Bascule vest.-linguale alternee. Traction vers le haut.
Particularités techniques par groupe dentaire
Au-delà des mouvements, certaines spécificités anatomiques imposent des adaptations techniques que seule la connaissance du groupe dentaire permet d'anticiper.
🦷 Incisives maxillaires Vest. d'abord
- Bascule vestibulaire en premier (corticale palatine épaisse)
- L'incisive latérale a une racine aplatie : pas de rotation pure
- Os vestibulaire fin : amplitude de bascule limitée
- Traction vers le bas, légèrement vestibulaire
▫ Canines maxillaires Rotation + bascule
- Racine la plus longue de la denture (17–20 mm)
- Section ronde : mouvement combiné idéal
- Débuter par bascule vest. puis introduire progressivement la rotation
- Prévoir parfois une ostectomie si émergence osseuse importante
🔬 Prémolaires max. Bascule douce
- 1ère PM : souvent 2 racines fines (V et P) — pas de rotation
- 2ème PM : racine unique conique — rotation tolérée avec prudence
- Corticale vestibulaire très fine : bascule maximale 20°
- Fracture radiculaire fréquente si bascule excessive
⚪ Molaires maxillaires Bifid, vest. ++
- 3 racines : M-V, D-V et palatine — jamais de rotation
- Bascule vestibulaire prioritaire (corticale vestibulaire plus fine)
- Mors bifide se cale dans la furcation vestibulaire
- La racine palatine est souvent divergente : prévoir sa gestion séparée si résistance
👋 Antérieures mandibulaires Bascule fine
- Os alvéolaire très fin en région ant.: bascule ultra-douce
- Incisives : racines très aplaties M–D — rotation formellement contre-indiquée
- Canine : seule dent mand. autorisant la rotation (racine ronde)
- Proximité des dents voisines : prise des mors à contrôler visuellement
⚪ Molaires mandibulaires Séparation oblig.
- Séparation inter-radiculaire systématique si racines divergentes
- Davier en baïonnette à mors bifides calés dans la furcation
- Bascule vest.-linguale alternee, progressive
- Proximité du nerf alvéolaire : pas de pression apicale excessive sur les racines distales
La prise des mors 2 mm sous la JEC sur les deux faces radiculaires est la condition d'une application de force équilibrée — garant d'une extraction sans fracture radiculaire.
Séquence clinique : de l'application à l'avulsion
Davier ou élévateur : compément ou substitution ?
Ces deux instruments ne s'excluent pas — ils se complètent dans une séquence logique. Comprendre les limites de l'un justifie le recours à l'autre.
🔧 L'élévateur — Phase de luxation
- Initie la rupture du LAD dans l'espace desmodontal
- Agit avant le davier, sur dent en place
- Indispensable pour les dents non accessibles directement
- Outil de précision : mouvement contrôlé avec point d'appui osseux
- Assure la mobilisation progressive sans saisir la couronne
- Indispensable pour les fragments radiculaires sans couronne
▽ Le davier — Phase d'avulsion
- Finalise l'extraction sur une dent déjà mobilisée
- Agit après l'élévateur, jamais seul
- Permet une prise ferme et symétrique sur la racine
- Les mouvements sont adaptés à chaque groupe dentaire
- Son efficacité dépend directement de la qualité de la luxation préalable
- Inutilisable sans couronne présente (recours au davier à racine)
Les règles d'or de l'utilisation du davier
Complications liées à un mauvais usage du davier
Les complications au davier sont quasi toujours prévisibles et évitables. Elles résultent d'une erreur de mouvement, d'une prise incorrecte ou d'une analyse préopératoire insuffisante.
⚠ Fracture radiculaire
1ère complication au davier. Générée par rotation sur racine aplatie, bascule forcée ou traction sur dent non luxe. Prise en charge : élévateur apical, ostectomie si nécessaire, radio de contrôle pour localiser le fragment.
🚨 Fracture alvéolaire
Bascule excessive ou corticale attachée à la dent (ankyl. partielle). Si la table est attachée à la dent extraite, la repositionner et suturder. Si fracture isolée : reposition, compression, surveillance.
⚠ Luxation de la dent adjacente
Mors du davier qui glisse et saisit la dent voisine, ou prise trop haute sur la couronne générant un effet levier latéral. Vérification systématique de la prise avant tout mouvement. Si luxation : réimplantation, attelle, suivi endodontique.
🔬 Fracture de la couronne
Prise des mors sur l'émail et non sur la racine. Oblige à reprendre avec l'élévateur pour mobiliser le fragment radiculaire restant. Prévention : prise 2 mm sous la JEC, décollement gingival préalable.
😉 Refoulement dans le sinus
Traction vers le haut sur une molaire maxillaire à racine palatine proche du sinus. Urgence spécialisée. Radio CBCT préop. si apex < 3 mm du sinus. Ne jamais exercer de poussée axiale apicale sur une molaire maxillaire.
🚨 Lésion du nerf alvéolaire
Lors de molaires mandibulaires proches du canal. Traction forcée en direction linguale ou apicale. CBCT préop. si racines proches du canal. Parastésie post-op : prise en charge corticothérapie et suivi neurologique.
Signal d'arrêt absolu : si lors de l'application du davier la résistance augmente plutôt que de diminuer, ou si un craquement suspect est perçu sans avulsion de la dent — stopper immédiatement. Effectuer une radiographie de contrôle avant de poursuivre. Un craquement peut signifier une fracture radiculaire ou une fracture alvéolaire : continuer en aveugle aggravera la situation.
En résumé : le davier, l'aboutissement d'une extraction bien préparée
Le davier n'est pas un outil autonome — il est le prolongement logique d'une luxation conduite à l'élévateur. Ses mouvements ne s'improvisent pas : la bascule vestibulo-linguale progressive est le geste universel, la rotation est réservée aux racines à section circulaire, la traction axiale conclut une mobilisation complète. Le choix du davier, la qualité de la prise des mors 2 mm sous la JEC, la séparation systématique des molaires divergentes et la main de contrôle permanente constituent les piliers d'une extraction efficace, sécurisée et respectueuse des structures anatomiques adjacentes.

