Hypersensibilité dentinaire : mécanismes, diagnostic et prise en charge
Pourquoi une dent réagit au froid, à l’air ou au sucré, comment la distinguer d’une pulpite et quelles solutions proposer, du dentifrice désensibilisant au fauteuil.
Une gorgée d’eau glacée, une inspiration d’air froid, un brossage un peu appuyé, et la douleur éclate puis disparaît presque aussitôt. L’hypersensibilité dentinaire est l’un des motifs de consultation les plus fréquents en omnipratique, mais aussi l’un des plus souvent mal pris en charge : on traite le symptôme sans chercher la cause, ou on la confond avec une pulpite. Voici une approche structurée, du mécanisme à la décision thérapeutique.
Définition : un diagnostic d’exclusion
L’hypersensibilité dentinaire (HD) est une douleur brève et vive, provoquée par un stimulus thermique, tactile, évaporatif, osmotique ou chimique appliqué sur de la dentine exposée, et qui ne peut être rattachée à aucun autre défaut ou maladie dentaire. Cette définition, issue d’un consensus d’experts canadiens (2003), contient l’essentiel : l’HD ne se diagnostique qu’après avoir éliminé les autres causes de douleur provoquée.
Elle touche surtout les faces vestibulaires des canines et des prémolaires, là où la gencive recule le plus facilement. Sa fréquence est nettement plus élevée chez les patients parodontaux, en particulier après un traitement non chirurgical ou chirurgical.
Le mécanisme : la théorie hydrodynamique
La théorie la plus largement admise est celle de Brännström. Les tubules dentinaires contiennent un liquide. Quand ils sont ouverts vers la cavité buccale, un stimulus provoque un déplacement rapide de ce liquide, qui déforme les terminaisons nerveuses situées à l’interface pulpo-dentinaire. Ces fibres A delta, qui se comportent en mécanorécepteurs, déclenchent la douleur vive et brève caractéristique.
Des études de microscopie ont montré que la dentine sensible présente environ huit fois plus de tubules ouverts par unité de surface, et que leur diamètre est environ deux fois plus grand. Comme le débit dépend fortement du rayon du tubule, cette différence suffit à expliquer l’écart de sensibilité.

Le dentifrice désensibilisant est la première étape du traitement à domicile.
Pourquoi la dentine s’expose : deux phases
Pour qu’une HD apparaisse, deux conditions doivent être réunies. D’abord la localisation : la dentine doit être mise à nu, par perte d’émail ou par récession gingivale exposant un cément très fin. Ensuite l’initiation : les tubules doivent être ouverts, ce qui arrive quand la boue dentinaire (smear layer) est éliminée par des acides ou par le brossage. La salive, riche en calcium et en phosphate, bouche naturellement les tubules, ce qui explique pourquoi toute dentine exposée n’est pas sensible.
Récession gingivale
Brossage traumatique, parodontite et ses traitements, biotype fin, malpositions, mouvements orthodontiques. C’est la cause la plus fréquente. Voir notre article sur la maladie parodontale.
Érosion
Acides d’origine extrinsèque (boissons gazeuses, agrumes, vinaigre) ou intrinsèque (reflux gastro-œsophagien, vomissements répétés). L’émail s’amincit et les tubules s’ouvrent.
Abrasion, attrition, abfraction
Brosse dure, brossage horizontal énergique, dentifrice très abrasif, bruxisme. L’abfraction, liée aux contraintes occlusales, reste une hypothèse débattue.
Actes cliniques
Détartrage-surfaçage, chirurgie parodontale, blanchiment, préparations cavitaires. La sensibilité est alors souvent transitoire.
Le diagnostic : éliminer avant de traiter
L’interrogatoire précise le stimulus déclenchant, la durée de la douleur, son caractère provoqué ou spontané et son intensité (échelle visuelle analogique). À l’examen, on repère la dentine exposée, on apprécie la récession et l’usure, puis on teste la dent : jet d’air de la seringue en isolant les dents voisines (test évaporatif), passage léger de la sonde, éventuellement froid. L’échelle de Schiff cote la réponse de 0 (aucune réaction) à 3 (douleur franche avec demande d’arrêter le test), ce qui permet de suivre l’évolution.
| Diagnostic | Douleur | Durée | Indices cliniques |
|---|---|---|---|
| Hypersensibilité dentinaire | Vive, provoquée (froid, air, tact, sucré) | Quelques secondes, cesse avec le stimulus | Dentine exposée, test à l’air ou à la sonde positif et localisé |
| Carie ou microfuite | Provoquée, surtout sucré et froid | Brève | Lésion visible ou à la sonde, radiographie, restauration défectueuse |
| Dent fêlée | Aiguë à la mastication ou au relâchement | Brève | Test de morsure, transillumination, fêlure visible |
| Pulpite réversible | Provoquée par le froid | Disparaît peu après le stimulus | Cause pulpaire identifiable (carie profonde, restauration récente) |
| Pulpite irréversible | Spontanée, parfois nocturne | Persiste de plusieurs minutes à plusieurs heures | Réponse prolongée au froid, sensibilité à la percussion possible |
Règle d’or : une douleur spontanée, nocturne ou qui persiste après le stimulus n’est pas une hypersensibilité dentinaire. Pour le raisonnement complet devant une douleur au froid, lisez notre article sur la douleur au froid, et pour la méthode d’examen, la démarche diagnostique en odontologie conservatrice.
La prise en charge : un escalier thérapeutique
On progresse du moins invasif au plus invasif, en traitant toujours la cause en parallèle.
| Agent | Mécanisme | Remarque |
|---|---|---|
| Sels de potassium (nitrate, chlorure, citrate) | Diffusent dans la dentine et dépolarisent les fibres nerveuses | Action progressive, preuves limitées dans la revue Cochrane |
| Arginine et carbonate de calcium | Dépôt qui obstrue les tubules | Agent occlusif, résultats plutôt constants dans les essais |
| Fluorure stanneux | Précipités occlusifs, effet antibactérien | Possible coloration extrinsèque |
| Bioverre (phosphosilicate de calcium et de sodium) | Formation d’une couche proche de l’hydroxyapatite dans et sur les tubules | Agent occlusif, bon niveau de preuve dans les méta-analyses |
| Vernis fluorés | Précipitation de fluorure de calcium sur la dentine | Effet souvent transitoire, à répéter |
| Glutaraldéhyde et HEMA | Précipitent les protéines du liquide dentinaire et scellent les tubules | Application professionnelle |
| Adhésifs, résines fluides, CVI | Barrière physique sur la dentine exposée | Pour les lésions cervicales ou les sensibilités rebelles |
Les conseils à donner au patient
Brossage
Brosse souple ou extra-souple, mouvements verticaux ou technique de Bass modifiée, pression légère. Une brosse électrique à capteur de pression aide les patients qui appuient trop.
Alimentation
Limiter les boissons acides, les consommer pendant les repas et à la paille. Après un aliment acide, attendre environ 30 minutes avant de se brosser les dents.
Dentifrice
Utiliser un dentifrice désensibilisant deux fois par jour, en massant un peu de produit sur la zone sensible, et ne pas se rincer abondamment ensuite pour laisser agir les actifs.
Suivi
Réévaluer après 2 à 4 semaines. Consulter plus tôt si la douleur devient spontanée, nocturne ou prolongée.
Cas particulier du blanchiment : la sensibilité est fréquente et le plus souvent transitoire. On la prévient en adaptant la concentration et la durée des applications, en utilisant un gel contenant du nitrate de potassium ou du fluor, et en prescrivant un dentifrice désensibilisant en amont.
Erreurs fréquentes
En résumé : comprendre avant de désensibiliser
L’hypersensibilité dentinaire est une douleur brève et provoquée sur dentine exposée, expliquée par le déplacement du liquide dans des tubules ouverts. Le diagnostic est un diagnostic d’exclusion : carie, fêlure, restauration défectueuse et pulpite doivent être écartées. La prise en charge associe toujours la correction des causes, un traitement à domicile adapté et, si besoin, des gestes au fauteuil, avec une réévaluation après quelques semaines.
Questions fréquentes
Combien de temps dure l’hypersensibilité dentinaire ?
La durée est très variable. Elle peut disparaître spontanément quand les tubules se bouchent naturellement (bouchons salivaires, dentine sclérotique ou réactionnelle), ou persister tant que la cause reste active. Avec une prise en charge bien conduite, une amélioration est généralement observée en quelques semaines.
L’hypersensibilité dentinaire est-elle dangereuse ?
Elle n’est pas dangereuse en soi, mais elle peut gêner l’hygiène : le patient évite de brosser la zone douloureuse, ce qui favorise la plaque, la gingivite et la carie radiculaire. Il faut aussi la distinguer d’une pulpite, qui nécessite un traitement endodontique.
Quel dentifrice choisir pour des dents sensibles ?
On choisit un dentifrice désensibilisant à base de sels de potassium ou d’agents occlusifs (arginine, fluorure stanneux, bioverre), utilisé deux fois par jour de façon régulière pendant 2 à 4 semaines avant de juger l’effet. Le choix dépend du patient, de la cause et de la tolérance.
Le blanchiment provoque-t-il une hypersensibilité ?
La sensibilité est fréquente pendant et après un blanchiment, et le plus souvent transitoire. Elle se prévient en adaptant la concentration et la durée d’application, en utilisant des gels contenant du nitrate de potassium ou du fluor et en commençant un dentifrice désensibilisant avant le traitement.
Quand faut-il consulter ?
Dès que la douleur est spontanée, nocturne ou persiste après le stimulus, car il peut s’agir d’une carie, d’une fêlure ou d’une pulpite. Il faut aussi consulter si la sensibilité ne s’améliore pas après 2 à 4 semaines d’un traitement adapté, afin de rechercher la cause.
Références
- Canadian Advisory Board on Dentin Hypersensitivity. Consensus-based recommendations for the diagnosis and management of dentin hypersensitivity. J Can Dent Assoc. 2003.
- Brännström M, Aström A. A study on the mechanism of pain elicited from the dentin. J Dent Res. 1964.
- Absi EG, Addy M, Adams D. Dentine hypersensitivity: a study of the patency of dentinal tubules in sensitive and non-sensitive cervical dentine. J Clin Periodontol. 1987.
- Addy M. Dentine hypersensitivity: new perspectives on an old problem. Int Dent J. 2002.
- West NX. et al. Dentine hypersensitivity: pain mechanisms and aetiology of exposed cervical dentine. Clin Oral Investig. 2013.
- Splieth CH, Tachou A. Epidemiology of dentin hypersensitivity. Clin Oral Investig. 2013.
- Poulsen S. et al. Potassium containing toothpastes for dentine hypersensitivity. Cochrane Database Syst Rev. 2006.
- Hu ML. et al. Effect of desensitizing toothpastes on dentine hypersensitivity: a systematic review and meta-analysis. J Dent. 2019.
Contenu à visée pédagogique, qui ne remplace pas l’avis d’un chirurgien-dentiste.

